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Billets d'humeur

26 décembre 2019

Billet d'humeur n°5 : La culture de la souffrance

Travail, mérite, souffrance. Quel lien entre ces trois notions ?

La culture de la souffrance dans l’entreprise

Depuis mon entrée dans le milieu du travail il y a 17 ans, j’ai pu voir beaucoup de mes collègues se congratuler de leur souffrance, et plus cette souffrance était grande, plus ils étaient fiers d’eux. Même à l'école, plus mes camarades avaient souffert pour réaliser un devoir, plus il avait de mérite professoral.

Je me rappellerai toujours d’un collègue qui était venu au travail malade, vraiment mal en point. Pendant son service, il avait fait une erreur. Les jours qui suivirent, il fut congratulé par tous d’être venu travailler dans ces conditions de souffrance, préférant se faire du mal (et accessoirement faire du mal aux personnes qu'il gère par ses erreurs) plutôt que se faire remplacer. Le remplacement dans ce service se faisait très facilement, par ailleurs, et même au pied levé ; il n’y avait donc rien qui s’opposait à son remplacement s’il l’avait souhaité.

Non content de se faire congratuler par eux, mon ancien collègue poussa la plaisir à son paroxysme en expliquant qu’il avait eu une telle fièvre en poste à ce moment qu’il n’était plus arrivé à réfléchir de façon cohérente, d’où son erreur.

Nouvelle salve de congratulations.

Après tout, il a souffert encore plus qu’on ne le pensait ! QUEL MÉRITE !

Oui : quel MÉRITE

À ce moment-là, je commençais déjà à me réveiller au monde, et si je n’eu pas tiqué des années plus tôt, ça sonnait à présent faux chez moi. Il y avait, comme qui dirait, une petite divergence cognitive gif

 

La culture de la souffrance dans la famille

Ma mère avait autrefois l’habitude de me dire « Tu as tant souffert, tu mérites bien ! ».

Encore une phrase qui sonne faux. Celle-là fut pourtant plus facile à repérer. Je devais avoir à peine la vingtaine lorsque je répondis à ma mère que la souffrance n’engendrait aucun mérite, alors même que je n’avais pas été regarder dans un dictionnaire. Cela me semblait malsain d’associer le mérite à une notion de souffrance. Ces derniers jours, je lui ai reparlé de cette phrase qu’elle avait coutume de me dire, et elle m’apprit que les années aidant, elle avait réalisée que la souffrance n’était pas un passage obligé pour mériter, la raison pour laquelle je ne l’avais plus entendue me faire cette remarque depuis tant d’années.

Alors, qu’en est-il ? La souffrance est-elle méritante ?

Si c’était le cas, il me suffirait de m’auto-flageller pour être méritante, n’est-ce pas ?

Attendez, je vais de ce pas me flageller ! Je reviens de suite ! gif

Qu’en est-il de la définition du dictionnaire ? Je précise que j’ai la version la plus complète du Petit Robert de la langue franaise édition 2019 (3000 pages environ), d'où la transparence des pages de derrière.

merite

Voici la chronologie supposée du mot :

  1. Au XIIIème siècle, Ce qui rend une personne digne d’estime, de récompense, quand on considère la valeur de sa conduite et les difficultés surmontées. Notre notion de souffrance n’est pas bien loin, n’est-ce pas ? Cependant, des difficultés ne signifient pas forcément de la souffrance.
  2. De nos jours, Ensemble de qualités intellectuelles et morales particulièrement estimables. Nulle notion de souffrance dans cette définition, ni même de difficultés.

Donc, souffrance = mérite ne fonctionne pas.

Attendez, je vais aller jeter mon fouet… 

Selon notre définition, il est méritant de découvrir un vaccin contre la rage. Il est méritant de construire des abris pour les démunis, il est méritant de remporter le championnat de jeu d’échecs. Pour autant, ces grandes réalisations sont méritantes du fait de leur valeur morales et intellectuelles, pas de la souffrance que ces réalisations pourraient supposer.

À une personne qui a souffert horriblement pendant un concours pour le remporter, bien des Français le diront grandement méritant et l’acclameront ; à une personne qui n’aura pas souffert, mais aura elle aussi remporté le même concours, ces mêmes français ne lui diront rien, parce que, comme elle n’a pas souffert, « elle ne mérite pas autant que… ».

Le mérite est pourtant le même pour les deux. Ce qui m’a amené à penser de cette manière : ce n’est pas la réussite au concours qui est méritante chez les Français, alors que ça devrait être le cas, mais la souffrance engendrée par le concours.

On ne congratule pas un élève pour sa réussite, mais pour la quantité de souffrance qu’il y a mise pour réussir. Plus la souffrance est grande et plus on lui attribut de mérite. La réussite n’est plus ici récompensée et est reléguée au rôle de prétexte.

 

La culture de la souffrance dans la religion

À cela s’ajoute la culture judéo-chrétienne dont la France est baignée (pas que, mais tout de même assez pour toucher même ceux qui ne la pratiquent pas). Après tout, comment est mort le christ ? Dans une souffrance indicible, cloué à une croix en bois et se vidant de son sang… Qui dirait que le Christ n’est pas méritant ?

« Il a tellement souffert ! Il mérite b… »

C'était pour voir si vous suiviez gif gif

 

La culture de la souffrance dans l’instruction

Cette culture de la souffrance est si emblématique de la société française qu’Idriss ABERKANE, entre autres, docteur en neurosciences, écrit dans son livre Libérez votre cerveau ceci :

liberez votre cerveau p134

« (…) pas respecté dans l'enseignement français, et ce manque a engendré une culture de l'apprentissage par l'échec et la souffrance. ()

- Pour réviser tes mathes à l'Université, n'utilise jamais un bouquin français, prend un bouquin russe ou américain. Le bouquin américain commence par "combien font 1 + 1 ?" et il t'emmène, succès après succès, jusqu'à l'hypothèse de Riemann. Le bouquin français commence tout de suite par un piège. D'exercice en exercice, il y a u piège, une subtilité, le bouquin cherche à te dire qu'il est plus intelligent que toi, et au bout d'un moment tu le refermes. 

() »

 

Allez, un petit dernier pour la route !

Un jour où je discutais avec une amie de ma volonté de faire l’école à la maison lorsque j’aurais des enfants (si j'en ai un jour), argumentant qu’ainsi, contrairement à moi qui n’ait pas pu avoir cette chance, mes enfants pourraient dormir leur comptant de sommeil, leur évitant une souffrance qui me paraissait gratuite. Mon amie a alors répliqué qu’il fallait bien habituer nos enfants à souffrir, parce que s’ils n’ont jamais souffert, comment feraient-ils pour travailler plus tard ?

J’ai été choqué sur l’instant par cette réplique, car elle supposait plusieurs choses :

  1. Pour elle, ses enfants souffriraient plus tard dans leur travail, c’était une évidence ;
  2. Il ne fallait pas changer cela ;
  3. Elle-même souffrait dans son travail, ce qui justifiait le premier point ;
  4. Pour elle, travail = souffrance.

Constat bien triste, et surtout, effrayant puisque j’ai retrouvé ce même discours d’apologie de la souffrance auprès de bien d’autres personnes.

Habituer les enfants à souffrir… quelle horreur !

Petit aparté : les scientifiques et médecins savent qu’on ne peut pas s’exercer à la souffrance comme on s’exerce à un sport, car le corps ne s’habitue pas à la souffrance (physique ou psychologique) gif

Deuxième petit aparté : Priver un individu de sommeil est une des plus vieilles tortures du monde. Sans sommeil, on ne réfléchit plus comme il faut, on devient plus faible aux attaques physiques et psychologiques, on tombe malade et enfin, on meurt. Une technique vieille comme le monde et, oh ! combien efficace gif

 

Cependant, une question reste entière pour moi : travail = souffrance ?

Il vous avait manqué, mon dictionnaire, hein ? Je le savais ! gif

Voyons donc l’étymologie de ce gros mot ! Attention, je vais vous demander d’entre-choquer quelques neurones entres eux ! Explosion garantie !

travail

I.1. État d’une personne qui souffre, qui est tourmentée ; activité pénible.

Ça commence bien ! gif

I.2. Période de l’accouchement… contractions… bref, période où tu souffres le plus durant l’accouchement.

travail

II. Ensembles d’activités humaines coordonnées en vue de produire quelque chose.

Bon, c’est déjà mieux gif

travail

III. Entreprises difficiles et glorieuses.

No comment.

travail

IV. Activité laborieuses. 1. Activité laborieuse professionnelle et rétribuée.

Là, ça semble correspondre au travail dans notre conception actuelle !

travail

Sens scientifique : ne nous concerne pas.

Cette définition, pour les sens qui nous concernent, parlent de souffrance, de douleurs, de pénibilité et de tourmente. Pas très vendeur, hein ?

Allons un peu plus loin : au tout début de cette définition du mot TRAVAIL :

nom masculin – milieu du XIIème siècle. de travailler

Allons donc à TRAVAILLER !

travailler

Premier sens : Tourmenter. Faire souffrir, tourmenter, torturer. 

Waouh ! Quel programme ! Où qu’c’est que j’m’inscris ? gif

Les autres sens, je vous laisse les découvrir, sont tout aussi jouasses.

Allons encore plus loin ! Au tout début de cette définition du mot TRAVAILLER :

verbe – fin de XIème siècle. Du latin populaire tripaliare « torturer », de tripalium2. travail

J’en reprendrai bien un peu. Pas vous ? gif

Bon, ici, deux choses à voir. Commençons par 2. travail, qui correspond à la deuxième entrée de TRAVAIL dans le dictionnaire – oui, je ne vous ai donné que des extraits de la première entrée du dictionnaire, et je vous en sais reconnaissant gif. Pour information, je n’ai que deux entrées, vous ne ratez donc rien.

travail

Nom masculin – vers 1200. bas latin trépalium, variante de tripalium « instrument de torture », du latin classique tripalis « à trois pieux » !

J’aime de plus en plus. Pas vous ? gif

Et voilà, nous avons nos deux définitions en une, celle de 2. Travail et celle de tripalium. Nous arrivons donc au bout ! Je vous liste ci-dessous l’évolution chronologique que je déduis de cette petite recherche :

  1. Vers la fin du XIème siècle, le TRIPALIUM ou trépalium était un instrument de torture à trois pieux qui a été utilisé pour torturer, tripaliare.
  2. Au XIIème siècle, le nom 1. TRAVAIL apparaît et prend le sens premier d’état d’une personne qui souffre, qui est tourmentée ; activité pénible. En lien directe avec le sens d’origine du mot tripalium, ce sera le premier nom travail.
  3. Durant la même période,  un deuxième nom 2. TRAVAIL apparaît avec la signification du dispositif servant à immobiliser les chevaux, déviant ainsi du sens de tripalium.
  4. Durant la même période, le verbe TRAVAILLER apparaît : tourmenter quelqu’un, faire souffrir, torturer.
  5. Au XVème siècle, un nouveau sens apparaît au premier nom 1. TRAVAIL : celui d’ensembles d’activités humaines coordonnées en vue de produire quelque chose. Son sens n’est pas lié à la souffrance.
  6. Au XVIIème siècle, nouveau sens du premier nom 1. TRAVAIL. Cette fois-ci, pour définir des entreprises difficiles et glorieuses. Résurgence de la notion de souffrance, définition liée au premier sens du premier nom.
  7. Durant le XIXème siècle, 1. TRAVAIL prend enfin le sens que nous en avons de nos jours dans notre société : Activité laborieuse professionnelle et rétribuée. Ici, la notion de souffrance est clairement présente.

Labeur signifie « Travail pénible et soutenu. » de mon même dictionnaire.

En remplaçant dans la définition actuelle de TRAVAIL le mot LABEUR par se définition, j'obtions :

TRAVAIL : Activité professionnelle pénible, soutenue et rétribuée.

Miam ! J’peux avoir du rab ? Siouplait ? gif Moi ? maso ? jamais ! gif

Donc, maintenant, les choses sont claires : travail = souffrance.

Doit-on en déduire que quiconque ne souffre pas de son activité professionnelle ne travaille pas ?

Je serai bien curieuse de voir la tête que feraient ces nombreuses personnes qui ne souffrent pas à leur poste si on leur disait que leur activité professionnelle n'est pas du travail gif

Cependant, cela signifie que nous faisons un abus de langage permanant en pensant qu'une activité professionnelle est un travail. C’est ce qu’il convient de penser si nous suivons la logique du sens des mots.

Ainsi, toutes les activités professionnelles ne sont pas du travail. Seules les activités professionnelles pénibles, soutenues et rétribuées sont du travail.

Ce qui suppose, pour mon amie, qu'il n'existe que des activités professionnelles pénibles. Mais je vous rassure (ou pas), c'est le cas de beaucoup de personnes.

 

Je suis bien contente de ne pas travailler, alors !

Actuellement, je ne peux pas convenir que je travaille puisque je ne corresponds qu’à un seul des qualificatifs du travail : activité professionnelle soutenue. Je ne suis ni rétribuée pour mon activité professionnelle (ce que j'espère changer pour en vivre), ni en souffrance de l’accomplissement de mon activité professionnelle (ce que je ne compte jamais changer).

Ainsi, si les choses continuent de bien se passer pour moi, je ne devrais jamais plus travailler de ma vie, et uniquement occuper mon temps en une activité professionnelle continue et rétribuée.

Vous l'aurez compris, le travail sans la souffrance qui va avec.

C’est tout le malheur que je souhaite à chacun.

Si vous souhaitez aller plus loin dans l'étude de la notion de travail, je vous propose deux approches différentes :

Par l'étude d'experts invités par ARTE à en parler dans ce très bon premier épisode d'une série de documentaires sur le travail : Travail | Travail, Salaire, Profit - Épisode 1 | ARTE

Quelques citations intéressantes du documentaire :

"Personne ne veut passer sa journée à ne rien faire : ça rend fou." David GRAEBER, anthropologue au London School of Economics.

"KEYNES dit : Attention, celui qui offre son travail, le travailleur potentiel, il n'a pas le choix : il travail ou il meurt. (…) vous voulez assumez sans le dire excplicitement la violence du système capitaliste." Kako Nubupko, économiste.

"Comment, dans une société libre, il peut y avoir des êtres humains qui soient entièrement sous les ordres d'un autre dans une société démocratique ? Vous voyez bien qu'il y a une antinomie latente." Alain SUPIOT, juriste.

"Pour un moment donné, le salarié se met aux ordres de son employeur et dans les limites définies par la loi, il doit accomplir le travail que lui désigne l'employeur. Et il y a un lien plus profond, une subordination plus profonde sur laquelle MARX avait mis le doigt : le salarié est libre, mais du fait qu'il ne possède pas les moyens de production, il est surtout libre de crever de faim s'il ne travaille pas pour un capitaliste. Après, il est libre de choisir lequel, mais il n'est pas libre de ne pas crever de faim. Et donc, à partir de là, il y a une subordination bien plus insidieuse, bien plus profonde, on peut dire qui se fait d'une manière anonyme, par les lois du marché, par les simples lois de la concurrence et qui dit que si vous êtes dépourvus de capital, si vous êtes un simple travailleur, vous devez trouver un capitaliste qui veut bien de vous et qui va bien vouloir avoir la gentillesse d'aller exploiter votre travail. Et si vous n'en trouvez pas, et bien, malheur à vous." Christophe DARMANGEAT, antrhopologue.

Pour une approche plus historique, voici une conférence de l'historienne bourguignonne Marion SIGAUT, Les corporations ou le travail sous l'ancien régime, histoire que vous puissiez voir comment le travail peut changer en fonction des circonstances de l'époque :

Une lueur d’espoir

Un enfant qui voit majoritairement des adultes en souffrance dans leur activité professionnelle et ayant lui-même souffert durant ses 15 années de scolarité (ne serait-ce par le manque de sommeil ou la rupture quotidienne de son cycle de sommeil) trouvera normal de prendre une activité professionnelle continue et rétribuée où il souffre lui-aussi, donc un travail au sens propre du terme. À cause de ce sentiment de normalité, il ne cherchera pas à changer les choses, et selon son caractère, dépréciera toutes formes d’activité professionnelle non douloureuses et fera l'appologie de la souffrance autour de lui, perpétuant ainsi le cycle de la souffrance.

Un enfant que l’on n’a pas habitué à souffrir et qui voit autour de lui une majorité d’adultes ayant une activité professionnelle continue et rémunératrice dans laquelle elle s’épanouit sans souffrir ne trouvera pas normal de prendre, lui, une activité professionnelle dans laquelle il devra souffrir. Cela le poussera soit à trouver une solution pour réaliser son activité sans souffrir (s’il aime son activité), soit à rechercher une activité professionnelle ne nécessitant pas obligatoirement de la souffrance.

Il n’y a pas d’obligation vis-à-vis de la souffrance. Attention, ne pas souffrir ne veut pas dire ne pas faire d'efforts ! Pas d'amalgame.

Nous sommes tous libres de ne pas souffrir, libres de faire que notre prochain ne souffre pas non plus, en lui montrant l’exemple, en l’aidant, en le guidant.

Soyons bons avec vos enfants. Transmettons leur des valeurs de bien-être, qu’ils aient envie de leur futur.

Brisons ce cercle vicieux de la culture de la souffrance.

Redessinons notre société par des valeurs positives et accomplissantes.

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